La mode : pour qui, quand et comment ?

Les ouvrages sur les vêtements et les étoffes médiévaux ne manquent pas, on consultera avec profit la bibliographie de Françoise Piponnier, Perrine Mane, Danièle Alexandre-Bidon, Nadège Gauffre Fayolle, Anne Kucab,  Sophie Desrosiers, pour ne citer que des publications françaises.


Nous sommes nombreux à nous appuyer sur ces ouvrages (parmi d’autres) pour fonder nos hypothèses d’interprétation.

Il est toutefois un aspect assez peu pris en compte : la mode touchait-elle vraiment tout le monde, où, quand et comment ?

Ce billet sera bref, il posera les bases d’une réflexion mais ne détaillera pas ni les lieux, ni les influences politiques, ni les périodes  (il sera complété ultérieurement ou fera l’objet d’une suite). Pire : il ne fera guère que poser des questions. 🙂


Nous sommes tous conscients que les témoins vestimentaires qui sont parvenus jusqu’à nous sont relativement fragmentaires. Pour ce qui est de la France, il s’agit majoritairement de vêtements religieux (de type chasubles), de reliques (chemise dite « de saint Louis ») ou de remplois religieux (sachets, bourses), d’étoffes de linceuls et de vêtements funéraires (Arégonde, Bathilde). D’autres témoignages ont été mieux conservés dans des conditions plus  propices, par exemple, des tourbières en Irlande, des tombes au Groenland et en Espagne. 

Le cas de vêtements d’apparat ne nous renseigne guère sur la mode quotidienne de monsieur Tout-le-monde. Pas plus que les vêtements funéraires (habillait-on les défunts selon des règles particulières ? Avec les vêtements préférés ? Avec les vêtements non réutilisables ? ).

L’enquête doit donc se reporter sur les représentations, dont nous savons que les principales sont idéalisées ou formatées en fonction du but de leur diffusion  (restent tout de même les personnages « secondaires » pour lesquels la liberté d’action des sculpteurs et peintres semble plus aisée).

Portons notre intérêt sur des sujets évidents somme les sculptures et des peintures, mais pas seulement. Des écrits non romancés (les fabliaux, même s’ils sont plutôt crus, sont tout de mêmes « filtrant ») nous éclairent également :  les inventaires après décès, ainsi que les livres de comptes. Bien entendu, les livres de comptes princiers sont les plus accessibles, et les informations sur la cour sont majoritaires ; pourtant on glane parfois des indications concernant le personnel des châteaux ou résidences, valets et servantes.


Malheureusement, lorsqu’on n’est pas universitaire,  l’immense majorité des textes originaux nous sont inaccessibles, qu’ils soient difficiles à consulter in situ et non numérisés, ou qu’ils soient tout simplement incompréhensibles au profane non averti. Nous devons alors faire confiance aux érudits qui ont pris la peine de déchiffrer et de traduire ces textes. Divers inventaires ont été étudiés aux XIXème s. et font l’objet de transcriptions fidèles, beaucoup sont « traduits » (et parfois plus interprétés que traduits surtout dans certaines publications du XIXème s.), certains sont même disponibles sur Gallica[01]exemple : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2063860.  Très récemment, un remarquable ensemble d’inventaires après décès à Dijon a été rendu accessible (mais pas compréhensible sans effort) par Guilhem Ferrand [02]Les inventaires après décès de la ville de Dijon à la fin du Moyen Âge (1390-1459) –
Tome I : 1390-1408
Auteur : Guilhem FERRAND
N° ISBN : 978-2-8107-0544-3
http://pum.univ-tlse2.fr/~Les-inventaires-apres-deces-de-la~.html
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D’autres livres de comptes sont précieux, comme celui de Colin Lormoy,  un couturier parisien[03]l’original est numérisé ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52509177v/f1.planchecontact.
Julie Claustre l’a étudié  et l’a présenté lors d’une communication [04]Julie Claustre  “Un couturier parisien : le livre du tailleur Colin de Lormoye”  lors du Colloque “Le vêtement au Moyen Âge : de l’atelier à la garde-robe” Paris, 27 et 28 septembre 2016 organisé à Paris par  le Groupe d’archéologie médiévale (GAM-EHESS)  : https://www.ehess.fr/fr/colloque/v%C3%AAtement-moyen-%C3%A2ge-latelier-garde-robe  dont nous attendons (juillet 2019) la parution des actes.

Anne Kucab le cite [05]Anne Kucab, « Le rapport au désuet et à l’obsolète à la fin du Moyen Âge : l’apport des sources urbaines », Questes [En ligne], 40 | 2019, mis en ligne le 19 avril 2019.  URL : http://journals.openedition.org/questes/5312 ; DOI : 10.4000/questes.5312 et nous rappelle que les vêtements sont rafraîchis, reteints ou retournés, voire retaillés afin d’en prolonger l’usage et nous rappelle que les vêtements étaient légués, aussi bien à de la famille proche qu’à des domestiques. Anne Kucab nous avait également expliqué [06]communication « Transmettre, donner, payer : les circulations du vêtement en ville à la fin du Moyen Âge » au « Colloque “Le vêtement au Moyen Âge : de l’atelier à la garde-robe” Paris, 27 et 28 septembre 2016 organisé à Paris par  le Groupe d’archéologie médiévale (GAM-EHESS)  : https://www.ehess.fr/fr/colloque/v%C3%AAtement-moyen-%C3%A2ge-latelier-garde-robe que les vêtements pouvaient faire l’objet de dons aussi bien à l’Eglise, qu’à des dignitaires que l’on veut honorer ou des nécessiteux.

Les vêtements et parures pouvaient également être vendus par les héritiers.

L’existence d’un marché d’occasion ne fait aucun doute en France. On sait qu’il est également présent en Espagne [07]Juan Vicente García Marsilla « Avec les vêtements des autres. Le marché du textile d’occasion dans la Valence médiévale », en L. Feller y A. Rodríguez (dirs.), Objets sous contraintes. Circulation des richesses et valeur des choses au Moyen Âge, París, Publications de la Sorbonne, 2013, pp. 123-143

Que faisait-on de ces dons reçus ? Les portait-on tels que ? Se contentait-on de les ajuster ? Qui les ajustait ? Avait-on assez d’argent (legs, aumônes, achat) pour les faire ajuster ? Le faisait-on soi-même ?  Les utilisait-on comme matière première pour confectionner d’autres vêtements ? 

Ces préoccupations ne sont pas un réflexe pour des gens nés vers la fin du  XXème s. et plus tard. Mais nos grands parents ont connu « la couturière de quartier », nos grands mères savaient coudre et pouvaient être autonomes, le « prêt à porter » n’avait pas encore remplacé la confection, on ne gaspillait pas et on achetait de la qualité plutôt que la quantité (la production au rabais, par des esclaves modernes et lointains n’existait pas encore) et la couture n’était pas simplement un hobby de débrouillarde.

Il reste donc la question de savoir,  si le marché de vêtements d’occasion contribue à faire perdurer une mode, quelle part de la population est concernée ? Et accessoirement, peut-on considérer qu’elle est représentée (autrement que sous la forme de mendiants dépenaillés) dans l’art ?  Pourrait-on envisager l’emploi par de moins nantis,  de vêtements « à la mode riche de la génération d’avant », ou de parties de vêtements usés, défraîchis, auxquels leur statut social n’aurait pas logiquement donné accès ? (par exemple dans le cas de la ceinture décrit par Juan Vincente Garcia Marsilla [08]Juan Vicente García Marsilla « Avec les vêtements des autres. Le marché du textile d’occasion dans la Valence médiévale », en L. Feller y A. Rodríguez (dirs.), Objets sous contraintes. Circulation des richesses et valeur des choses au Moyen Âge, París, Publications de la Sorbonne, 2013, pp. 123-143 ).

Un autre aspect, souvent négligé à mon avis lors de nos hypothèses de construction, est celui de l’âge du vêtu. Certains se préoccupent effectivement de s’habiller d’une façon plausible en regard d’une classe sociale, mais se préoccupent-ils suffisamment  de savoir si la mode, s’appliquait uniformément en fonction de l’âge  ? Ou bien si une certaine retenue, une certaine notion de respectabilité devait rester perceptible sur les moins jeunes ? 

Autant de pistes de réflexions à approfondir…

Notes   [ + ]

01. exemple : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2063860
02. Les inventaires après décès de la ville de Dijon à la fin du Moyen Âge (1390-1459) –
Tome I : 1390-1408
Auteur : Guilhem FERRAND
N° ISBN : 978-2-8107-0544-3
http://pum.univ-tlse2.fr/~Les-inventaires-apres-deces-de-la~.html
03. l’original est numérisé ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52509177v/f1.planchecontact
04. Julie Claustre  “Un couturier parisien : le livre du tailleur Colin de Lormoye”  lors du Colloque “Le vêtement au Moyen Âge : de l’atelier à la garde-robe” Paris, 27 et 28 septembre 2016 organisé à Paris par  le Groupe d’archéologie médiévale (GAM-EHESS)  : https://www.ehess.fr/fr/colloque/v%C3%AAtement-moyen-%C3%A2ge-latelier-garde-robe
05. Anne Kucab, « Le rapport au désuet et à l’obsolète à la fin du Moyen Âge : l’apport des sources urbaines », Questes [En ligne], 40 | 2019, mis en ligne le 19 avril 2019.  URL : http://journals.openedition.org/questes/5312 ; DOI : 10.4000/questes.5312
06. communication « Transmettre, donner, payer : les circulations du vêtement en ville à la fin du Moyen Âge » au « Colloque “Le vêtement au Moyen Âge : de l’atelier à la garde-robe” Paris, 27 et 28 septembre 2016 organisé à Paris par  le Groupe d’archéologie médiévale (GAM-EHESS)  : https://www.ehess.fr/fr/colloque/v%C3%AAtement-moyen-%C3%A2ge-latelier-garde-robe
07, 08. Juan Vicente García Marsilla « Avec les vêtements des autres. Le marché du textile d’occasion dans la Valence médiévale », en L. Feller y A. Rodríguez (dirs.), Objets sous contraintes. Circulation des richesses et valeur des choses au Moyen Âge, París, Publications de la Sorbonne, 2013, pp. 123-143

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