Madame Arnolfini

Le tableau (fig. 1), qui n’est pas bien grand (environ 82,2 × 60 cm), a été peint à l’huile sur bois vers 1434 (la date fait partie du tableau) par Jan van Eyck ; il est conservé à la National Gallery de Londres.

The Arnolfini Portrait - 1434 - Jan van Eyck
Fig. 1 – The Arnolfini Portrait ; 1434 ; Jan van Eyck. Photo : wikimedia commons

 

Ce double portrait , dit des « époux Arnolfini », a fait couler beaucoup d’encre chez les historiens de l’art 1  : qui est exactement représenté 2, quelle est la scène représentée 3 , pourquoi du vert, pourquoi un chien poilu 4 , pourquoi l’orientation des socques , pourquoi un lit , etc.

Tout ceci est affaire de spécialiste 5.

Nous ne reprendrons pas ici ni les hypothèses diverses, ni la description détaillée de l’oeuvre 6 ; nous allons simplement, dans ce petit billet, nous concentrer sur la mode contemporaine, comparer ce beau drapé vert à d’autres robes similaires, et conclure que non, le volume du drapé n’est pas généré par l’abdomen distendu d’une future maman.

 

 

 

Un vêtement épais destiné à tenir  chaud

 

 

Fig. 3 – La doublure intérieure. Photo wikimedia commons
Fig. 2 col et emmanchures doublées
Fig. 2 col et emmanchures doublées. Photo wikimedia commons

Bien que nous soyons dans l’intimité d’une chambre à coucher, cette magnifique robe verte (nous reviendrons sur cette couleur dans un prochain billet) est un vêtement épais destiné à tenir  chaud.

Ce vêtement, probablement en drap de laine, est douillettement doublé de fourrure au col et aux manches (fig. 2). Le poil court, de coloration claire, avec un duvet dense à la racine mais de longueur inégale rappelle le vison doré moderne (le vison européen est beaucoup plus foncé ; c’est probablement ce qui double le manteau de monsieur Arnolfini) ; nous n’avons là probablement pas du lapin.

De plus, le pan relevé à l’avant laisse voir la doublure qui garnit le vêtement (fig. 3) : il ne s’agit pas non plus de vair (un écureuil gris bicolore) qui montrerait un dessin typique en écu.

La belette et l’hermine (en pelage d’été) donneraient également une fourrure bicolore.

 

Ce vêtement est doublé de fourrure

 

La nature de la fourrure reste à déterminer mais une chose semble assurée : ce vêtement est doublé.  A compter qu’il soit intégralement doublé, il sera assez épais et tiendra bien chaud dans une habitations mal isolée et mal chauffée.

De fait, pour relever le pan d’étoffe qui l’encombre, madame Arnolfini aura la main embarrassée d’un assez gros volume de drap de laine épais et de fourrure. Volume qui, tenu à hauteur du nombril, donne l’impression d’un abdomen distendu ; il n’en est rien : en observant avec attention , les plis artistiquement maintenus par la ceinture tombent bien verticaux, sur un ventre plat (ou illustré à peine renflé, à la mode de l’époque)(fig.2).

Ces longs vêtements encombrants, qui montrent l’opulence de leur propriétaire ou leur tendance à l’oisiveté (ou à tout le moins, à des activités ne requérant aucun exercice physique) et préservant leurs pieds des courants d’air frisquets, sont très tendance vers 1420-1450. Il n’est pas rare que ces dames dégagent leurs pas de ces pièges mouvants, en relevant le pan frontal de la robe.

Fig. 5 – Van Eyck. L’Annonciation (détail). Photo : National Gallery of Art, Washington DC
Triptyque de Dresde. Détail du panneau de droite
Fig. 4 – Van Eyck. Triptyque de Dresde. Détail du panneau de droite. Photo : Staatliche Kunstsammlungen Dresden

Appelons à la barre des témoins les vierges Catherine d’Alexandrie tenant l’épée qui la décapita (fig. 4) et Marie mère de Jésus recevant la visite de l’ange Gabriel (fig. 5). Ces deux tableaux sont également signés de Van Eyck.

Une chose est certaine : nous n’avons pas à faire à des femmes enceintes ! Or, le rendu est le même…

On reconnait des vêtements chauds, doublés de fourrure d’hermine.

Bien qu’il ne s’agisse pas des mêmes robes, le but et la mode sont les mêmes : tenir chaud et montrer la richesse, la noblesse, l’élégance, de la propriétaire. Nous voyons les plis de la robe bleue de Marie tomber verticalement avec la même élégance que ceux de la robe verte de madame Arnolfini. Et nous voyons un gros volume d’étoffe doublée coincé par la main et le livre de saint Catherine.

 

 

 

Permettre la marche

 

Fig. 6 – Bib. de l’Arsenal,, Ms-5090 réserve , f. 162r.  Photo : Gallica BNF
Fig. 7 – Bib. de l’Arsenal, Ms-5090 réserve , f. 186r. Photo : Gallica BNF

Jan van Eyck n’est pas le seul à illustrer cette façon de relever sa robe afin de pouvoir marcher (ou de montrer une étoffe doublée de fourrure ?).

La bibliothèque de l’Arsenal  possède un manuscrit7 créé pour Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1396-1467) rehaussé de peintures montrant des belles de de cour pareillement précédées d’un ballot d’étoffe et de fourrure sur leur abdomen (fig. 6 & 7).

 

 

 

Fig. 8 – Bib. de l’Arsenal,  Ms-5072 réserve, f. 17v. Photo : Gallica BNF

Dans la même collection, et portant les marques du même possesseur, une édition de « Regnault de Montauban » montre elle aussi une dame coinçant contre son ventre un flot d’étoffe et de doublure (fig. 8).

Remarquons au passage que la robe que laisse apercevoir le pan relevé du  vêtement chaud et doublé de fourrure arrive juste par dessus le soulier, presque au ras du sol, et n’entrave pas la marche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un simple tic lié à une mode encombrante…

 

La BNF 8 n’est pas en reste, avec un manuscrit d’astrologie, Liber astrologiae et deux peintures moins détaillées mais montrant le même geste (fig. 9).

Fig. 9 – BNF, Georgius Zothorus Zaparus Fendulus, Liber astrologiae, Latin 7331, f. 23v & 30v . Photo : Gallica BNF

Toutes ces femmes sont dessinées à la mode de leur époque. Peut-être certaines sont-elles de futures mères, mais plus qu’une grossesse, qui n’est jamais repérable, sauf à savoir qui est représentée (par exemple sur les scènes de la Visitation), il s’agirait plutôt d’un simple tic lié à une mode encombrante.

 

 

 

Et voici une dernière illustration (tardive) de ce même geste pour finir sur une note d’humour (fig 10) …

Fig. 10 – BNF, Horae ad usum Romanum. , NAL 3116, f.1r.  Photo : Gallica BNF

 

 

 


 





Notes
  1. Erwin Panofsky, « Jan Van Eyck’s Arnolfini portrait », Burlington Magazine n°64, 1934[]
  2. Critique de «L’affaire Arnolfini», de Jean-Philippe Postel préface de Daniel Pennac, aux Editions Actes Sud, 159 pages ;  interview de J.-P. Postel à écouter sur France-culture []
  3. « Jan Van Eyck et les Époux Arnolfini, ou les aventures de la pertinence », Tarcisio Lancioni []
  4. lire par exemple[]
  5. analyse technique (aux infra-rouges) du tableau (en anglais) : []
  6. vidéo de la National Galerie (en anglais) []
  7. « Croniques abregies commençans au temps de Herode Antipas, persecuteur de la chrestienté, et finissant l’an de grace mil IIc et LXXVI », ou « livre traittant en brief des empereurs », par David Aubert. Tome II[]
  8. Bibliothèque National de France[]

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