Plombs de maintien

Dans un autre billet il est question de la façon dont on peut se repérer dans un livre notamment aux pages non numérotées en plaçant des signets entre les pages du livre refermé. Une fois le passage favori retrouvé, la lecture continue.

Maintenir un livre ouvert lorsqu’il est bien à plat n’est pas toujours facile (cela dépend de l’état du dos de la reliure) mais au moins sommes nous aidés par la gravité pour que les pages restent (à peu près) ouvertes.

Lorsque le lutrin est à moins de 45° avec la verticale, cela peut être une gageure de lire tout en écrivant à table (ou même lire tout court), sans que les pages ne se referment. Il faut les tenir. Pour aider le travail du scribe, il existe des poids (probablement en plomb), sous la forme de petites plaques, qui se mettent bien à plat sur la page et qui sont maintenus en place par un contrepoids au bout d’un ruban, d’un lacet ou d’une lanière.

Ce dispositif est aisément repérable sur les enluminures, pour maintenir aussi bien des rouleaux que des codex. Dans l’atelier de travail de (?) Jean Miélot (fig. 1), sur le lutrin supérieur un codex est maintenu ouvert à l’aide d’une plaquette rectangulaire ; sur le lutrin inférieur, le scribe écrit à la plume sur un rouleau stabilisé par une plaquette trapézoïdale. Avec cet angle de vue, les contrepoids sont cachés.

Figure 1 – Jean Miélot au travail. Paris, BNF, Vie et miracles de Notre Dame, en prose française, arrangés par Jean MIÉLOT. Français 9198, f.19r. Photo BNF Gallica.

Dans une autre version (fig. 2), le rouleau est remplacé par un feuillet, et le poids qui le stabilise est un disque. Nous ne voyons toujours pas les contrepoids.

Figure 2 – Brussels, Royal Library, MS 9278, fol. 10r. Photo Wikimédia commons.

Un scribe installé dans un fauteuil à pupitre amovible utilise lui aussi une large plaquette pour le lutrin du haut, à cheval sur deux pages, et  deux rectangles plus petits (en rouge) pour maintenir son travail en cours. Cette fois ci, le contrepoids du lutrin est visible, c’est une boule gris bleu au bout d’un lacet rouge (fig. 3)

Figure 3 – Londres, BL, Estoire del Saint Graal, La Queste del Saint Graal, Morte Artu, Royal 14 E III, 6v. XIVe s. Q1. Photo British Library.

Vincent de Beauvais assis à son bureau utilise lui aussi deux poids, sur le même pupitre : les contrepoids, des hémisphères noirs au bout d’un lacet rouge pendent le long de paroi arrière du pupitre (fig. 4).

Figure 4 – Vincent de Beauvais au travail. Détail du feuillet. Londres, BL, Royal MS 14 E. i, part 1, f. 3r. Photo British Library.

Les poids et contrepoids utilisés par saint Jérôme semblent plus imposants et sont des disques, avec de solides lanières. Le dispositif est clairement visible autour du pupitre légèrement incliné (fig. 5).

Figure 5 – Saint Jérôme à l’étude. Paris, BNF, Horae ad usum Parisiensem, NAL 3115, f. 21r.Photo BNF Gallica.

Voilà pour des scribes français ou anglais, ayant besoin d’immobiliser alternativement des feuilles, des rouleaux ou des codex. C’est efficace mais  peu esthétique et occupe l’espace de façon non négligeable.

Sur quelques scènes de l’Annonciation, en Italie, un dispositif différent et plus élégant est utilisé. Il y a une attache sur le côté du lutrin ou du support,  à laquelle est fixée une cordelette qui passe horizontalement par dessus les deux pages du codex, repasse sur un crochet ou une pointe à l’opposé et pend le long du lutrin, maintenue en tension à l’aide d’un contrepoids en forme de pendule, comme pour un fil de maçon. Sur la figure 6, la cordelette et le pendule sont noirs ; il y a une erreur de perspective qui n’aide pas à comprendre que le pendule est attaché à la cordelette qui traverse le codex.

Figure 6 – Scène de la Vie du Christ. Rome. Musée du Capitole, vers 1378. « I cinque pannelli con episodi dell’ Infanzia di Cristo, del 1378, sono opera del Maestro di Campli, un pittore attivo tra Abruzzo e Lazio. Questi dipinti – con l’aggiunta di un sesto pannello oggi in collezione privata – formavano in origine gli sportelli della custodia di una scultura con una Madonna con bambino ». Photo https://www.flickr.com/photos/brunello2412/49256962433/in/photostream/

Sur un autre pupitre, le pendule est bien visible mais la cordelette est vraiment très discrète (ou absente) sur le manuscrit (fig. 7). Cependant, le dispositif est connu et repérable.

Figure 7 – Vierge de l’Annonciation. Jacopo Landini dit Jacopo del Casentino, 1325-1335, Tempera sur bois, 78 x 61 cm, Musée Poldi Pezzoli, Milan. Photo wikimedia commons

Sur l’Annonciation du retable de la Vie de Jésus à la cathédrale de Salamanque, le lutrin est double et les pendules sont groupés du même côté.

Figure 8 – Vierge de l’Annonciation du retable de la cathédrale de Salamanque. 1440-1445.  Photo wikimédia commons

Ce pendule-contrepoids au bout d’un cordon apparaît sur d’autres Annonciations italiennes, mais n’est pas toujours repéré correctement (fig. 9) lorsque c’est la première fois qu’on le rencontre. Le point d’ancrage du pendule semble situé sous le codex, la perspective n’est pas très claire (et la définition de l’image n’est peut-être pas optimale) mais ici le poids/contre-poids/pendule est à peu près à la verticale du point de tension (un peu mieux que la figure 6).

Figure 9 – Giovanni di Tano Fei. Florence vers 1385-1420. L’Annonciation. Tours Musée des Beaux Arts. Photo : Jean-Louis Mazières https://www.flickr.com/photos/mazanto/28551592398/

 

Ce billet est loin d’offrir une collection complète, nul doute que vous repériez vous même de nombreux autres « presse-papiers » lors de vos observations à venir. Les scènes les plus récentes de l’Annonciation montrent Marie occupée à lire (les plus anciennes la montrent plutôt occupée à filer), cela constitue une assez bonne piste d’enquête si vous souhaitez dénicher des « presse-papiers » ou des signets (ce sont deux dispositifs différents, même s’il peuvent être utilisés simultanément).

 

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