Une mode monochrome pour l’élite au XIII° s. ?

Le petit milieu du hobby centré sur le XIIIe siècle en France a connu une légère agitation lorsque des débutants demandant des conseils se sont vu conseiller de composer l’intégralité de leur tenue dans un seul et même coupon de laine. L’argument avancé était en substance : « c’est du dernier chic. Lorsqu’on en a les moyens, on fait tailler tous les « garnements »[01]un terme qui fait savant et initié, emprunté aux libellés des livres de comptes, qui est parfois employé pour désigner un élément de vêtement de sa « robe »[02]un terme qui fait savant et initié, que l’on trouve parfois dans les livres de compte pour désigner un ensemble de pièces de vêtements taillées dans le même tissu et on arbore fièrement la panoplie complète pour prouver que l’on est noble et de bon goût » (sic).
Habituée aux généralisations, une blogueuse française s’est emparée d’une découverte [03]pour elle ; mais qui n’en est pas une : lorsque l’on a parcouru « quelques » comptes des XIVe et XVe s., les commandes de vêtements par lot sont presque la norme pour en faire une nouvelle généralisation. Ainsi « posséder un ensemble de pièces dans sa garde-robe » devient sur le blog en question « il faut porter les pièces toutes à la fois sur soi car lorsqu’on est noble, on porte un habit composé de vêtements tous taillés dans la même étoffe, c’est symbolique ».

Nous allons voir ensemble comment de bons indices ont pu permettre d’aboutir, par généralisation abusive, à une conclusion erronée et à une fausse bonne idée qu’il convient de tempérer. Le billet de ce jour considèrera principalement des exemples anglais et français, aux tendances vestimentaires très proches.

La confection

Dans The Empress’s New Clothes: A Rotulus Pannorum of Isabella, Sister of King Henry III, Bride of EmperorFrederick II , Benjamin L. Wild a repéré dans des comptes royaux (de Henry III d’Angleterre ; Isabelle est sa soeur[04]https://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_d%27Angleterre ) [05]les comptes en question sont cités de façon erronée sur le blog francophone en tant que « cloth rolls » au lieu de « close rolls » ;  oui, il est surprenant que la « bonne référence soit « close » et non « cloth » ; il est facile de confondre les deux, cloth signifiant étoffe ou vêtement, et rolls rouleaux, la tentation de lire rouleaux d’étoffe est grande. Mais c’est un contresens… Les archives/livres de comptes anglaises sont des Rolls : Close Rolls, Patent Rolls, Parliament Rolls… le fait que sont régulièrement commandés des jeux complets de vêtements (soit, au maximum : tunique, surtunique, tunique sans manche, manteau, chaperon) taillés dans une même référence de tissu (par conséquent une même couleur).

On relève la confection dans un même coupon (rouleau, rotulus, roll) dans des écrits « grand public » :  « Jeu de Robin et Marion » et  dans « Leçon sur Hypocrisie et Humilité » (1261) de Rutebeuf.

Nous lisons dans « Leçon sur Hypocrisie et Humilité » [06]au § 74-75. dans https://fr.wikisource.org/wiki/Rutebeuf_-_Oeuvres_compl%C3%A8tes,_1839/La_Lections_d%E2%80%99Ypocrisie_et_d%E2%80%99Umilitei#cite_ref-18 :

Viii. aunes d’un camelin pris,
Brunet et groz, d’un povre pris,
Dont pas ne fui à grant escot ;
S’en fis faire cote et sorcot
Et une houce grant et large
Forrée d’une noire sarge.
Li sorcoz fu à noire panne

Rutebeuf ferait donc tailler pour Courtois (le héros du poème) tunique (ou cotte, cote), surtunique (ou surcote, sorcot) et manteau (houce) dans 8 (Viii) aunes d’étoffe bon marché (d’un povre pris), qui ne lui a pas coûté grand chose (dont pas ne fui à grand escot).
Il s’agit d’un déguisement dans un songe : le  héros se travestit pour mieux démasquer la vérité en recontrant Vaine Gloire, Hypocrisie, Avarice et Convoitise.
Voici des vêtements neufs, humbles (à la doublure noire, en sarge pour le manteau et en fourrure (panne) pour le surcot), tous issus d’une même étoffe de piètre qualité voire grossière (brunet et groz).

 

Dans le Jeu de Marion et Robin[07]page 125-126 https://books.google.fr/books?id=1gRfAAAAcAAJ&pg=PA126, Gautiers, le cousin de Robin[08]https://virga.org/robin/personna.html fait étalage de ses biens : il possède une vache, un cheval de trait, une herse, une charrue et de bons harnais et :

s’ai houche et sercot tout d’un drap

Ce n’est donc ici ni un notable ni un grand riche, d’autant plus qu’il ajoute un maigre héritage à venir pour grossir sa liste.
Remarquons que s’il portait sur lui, à la fois son surcot (sercot) et son manteau (houche), il ne lui serait pas nécessaire de le préciser…. (mais peut-être se présente-t-il en été, saison peut propice à l’empilement de vêtements ?)

Au vu de ces exemples, il semble commun et même habituel, que l’on ait un train de vie modeste ou plus riche, que l’on travaille la terre ou siège sur un trône, que d’un même coupon sortent plusieurs pièces de vêtements pour une même personne.

Port monochrome ou port panaché ?

Pour des raisons de confort ou de praticité, nous choisissons des étoffes de caractéristiques différentes pour chaque couche de vêtement portée ; est-ce que la mode monochrome, si l’on admet d’y souscrire, doit vraiment sacrifier le confort au paraître ? Concernant la panoplie totale telle que mentionnée (si je ne me trompe pas : deux tuniques (avec et sans manche ?), un manteau), pour des contraintes techniques, l’on est en droit de s’interroger sur un port simultané dans un but d’élégance.

– Si le coupon est un drap épais, parfait pour un manteau d’hiver on sera engoncé dans une sorte d’armure en portant les n (3 ? 4 ? 5?) épaisseurs à la fois sur soi.

– Si le coupon est un drap fin, il faudra une doublure de fourrure conséquente pour ne pas mourir gelé. Et quid de la résistance d’un drap fin soumis au poids d’une doublure de fourrure conséquente ?

Certes, les modes n’ont rien de logique, mais de l’absurde à ce point, est-ce bien raisonnable ?

 
Que l’on ait des indications montrant que des souverains anglais font tailler un ensemble complet dans un immense coupon, c’est un fait (et cela se constate ultérieurement dans des livres de comptes français). Cela permet de tout avoir à la même taille, c’est un gage de qualité constante, à la mode de l’instant, et cela permet même, peut-être, de négocier un rabais. Que de plus modestes procèdent de même, rien d’étonnant.

Mais pour autant, il n’y a pas d’indication supplémentaire précisant que tout est porté sur soi simultanément. Les illustrations en ce sens sont même exceptionnelles et s’il y a des descriptions textuelles, elles concernent des individus exceptionnels (lors d’un sacre, semble-il, à propos de la tenue d’Isabelle d’Angleterre ? Ou du sacre de Saint Louis ? ).

Image 1 – Paris, BNF, Girard d’Amiens , Li Contes de Meliacin. , Français 1633, f.4v. Photo Gallica
Cotte et surcotte apparaissent parfois comme une sorte de twin-set. Les deux sont plus confortables avec des étoffes souples et cette association n’est donc pas illogique. Cela est d’ailleurs largement représenté sur des miniatures, mais c’est très loin d’être systématique même si nous savons qu’il faut peut-être prendre en compte une contrainte technique simple : peu de couleurs disponibles sur la palette ou bien une trop grande diversité de couleurs rendant l’image illisible pourraient conduire à unifier cote et surcotte.
Sur l’image 1, les deux types de toilettes sont représentées : cotte et surcotte en mode monochrome ou en mode panachage ; à noter qu’il s’agit d’un roman (au même titre que le Jeu de Marion et Robin ou la Leçon sur Hypocrisie et Humilité…).

Sur les images 2 à 5, il s’agit de faits historiques : « Histoire d’Outremer » par William of Tyre. En plus de la combinaison cotte+surcotte, nous y trouvons des manteaux (à manche ou de type cape) assortis aux tuniques et à des chausses (img. 4). Cela n’est toutefois pas systématique et des souverains notamment sont bariolés (img. 4, 5), l’on voit même un messager (presque) monochrome (ses chausses sont noires) aux pied d’un Empereur polychrome. Exit l’hypothèse du « super-chic, super-classe, le top de l’ultime chic pour classe supérieure ». Seul le mariage d’Amaury et Marie (img. 6) montre un couple royal monochrome (encore s’agit-il peut-être là d’insister sur l’unité au sein du couple…), et encore le mari porte-t-il des chausses noires (tout comme le messager et les courtisans des images 2, 3 et 5).

Comme pour nombre de modes, tout existe, tout cohabite et il n’y pas de règle universelle.

 
Image 2 – Londres, BL, Histoire d’Outremer, Yates Thomson 12, f9, 1232 -1261. Godefroi de Bouillon et son équipage. Photo British Library

 

Image 3 – Londres, BL, Histoire d’Outremer, Yates Thomson 12, f9, 1232 -1261. Godefroi de Bouillon. Photo British Library
Image 4 – Londres, BL, Histoire d’Outremer, Yates Thomson 12, f9, 1232 -1261.Coronation of Foulques . Photo British Library

 

Image 5 – Londres, BL, Histoire d’Outremer, Yates Thomson 12, f9, 1232 -1261. L’empereur Jean un courtisan et un messager. Photo British Library

 

Image 6 – Londres, BL, Histoire d’Outremer, Yates Thompson 12 f. 143. Amaury and Mary. Photo Bristish Library

 

 

De la fiabilité des peintures

Parmi les plus véhéments des partisans du total look, certains préconisent d’exclure les représentations et de s’en tenir aux textes. C’est un peu choisir de marcher à cloche-pied alors que deux jambes sont disponibles…
 
Ce que les peintres produisent doit plaire aux commanditaires. Lorsqu’un détail est à la mode, les peintres le représenteront, c’est certain. Lorsqu’un détail a une importance et une signification forte, les peintres s’en servent. Si un commanditaire puissant a l’occasion de se faire représenter sous son meilleur jour (dans la mesure où les images, en plus de flatter l’ego, ont une force de propagande et de « symbole »), il réclamera probablement que cela soit fait. Ou bien le peintre, en bon courtisan soucieux de satisfaire son client y pensera de lui-même.
Disposons nous d’illustrations systématiques de ce total look  systématique sur des personnes ou personnages nobles sur les peintures du XIII°s, laissant supposer un marqueur d’élégance typique des classes riches ? Clairement, non. Sinon le fait aurait été signalé depuis bien longtemps.
Oui, ce costume monochrome est représenté à quelques reprises, mais le plus souvent et quel qu’en soit le porteur, les costumes sont bariolés et contrastés : chausses vertes, tunique rouge, cape bleu foncé, que ce soit sur des souveraines, des pauvres, des artisans, des nobles, des roturiers, des héros, des servantes….

 
Image 7 – Marseille, Bib. mun. Heures à l’usage de Thérouanne ms 111 f 40v, vers 1280-1290. Photo IRHT
Image 8 – Londres, BL, Histoire ancienne jusqu’à Cesar (Histoire universelle), Add. 19669, f84r, Hector et Achille. Photo British Library
 
/!\Attention, je connais les difficultés de lecture des images, ne serait-ce que pour en produire moi-même ^^, http://mediaephile.fr/peintures-et-teintures/ et http://mediaephile.fr/les-motifs-sur-les-vetements-dans…/ , et puis comme vous tous, je connais les mensonges des photos publicitaires modernes et de la propagande (rien de neuf sous le soleil de l’âme humaine) /!\.
Mais les images sont tout de même très précieuses, des auteurs au talent et connaissances reconnus n’hésitent à pas l’écrire[09]http://mediaephile.fr/linteret-des-enluminures/).
 
 

Confection vs. port

 
Et enfin, distinguons deux choses : la confection et l’utilisation. Ce qui semble aller de soi et être couramment réalisé[10]romans, factures, comptes… c’est, que ce soit pour des coupons de qualité ou bon marché, de destiner un même coupon à un ensemble de pièces de vêtements différentes.
Mais que savons-nous de l’utilisation qui était faite après confection ? De quelles preuves disposons-nous ?  Quasiment aucune, à part les indications de tendance reflétées par les peintures dont nous venons de parler.

Les écrits vont dans le sens de commandes de multiples éléments dans un même coupon. Mais le confort, ainsi que les illustrations en couleur, plaident plutôt pour un costume multicolore (ce qui ne saurait s’expliquer par la seule esthétique d’une peinture miniature qui doit être lisible ; le goût du porteur et la réalité du quotidien y participent probablement).

S’ils sont neufs, des vêtements peuvent refléter un statut social. J’insiste sur le neuf, car on a tendance à négliger le marché de la fripe et de l’occasion (démodés, défraîchis, hérités, reçus en cadeau…) qui permet pourtant de recycler des vêtements de haute qualité, usés certes, en vêtements de qualité moindre (en retaillant, et faisant plus petit, en assemblant différemment après avoir coupé les parties usées, etc.). Des vêtements neufs, donc,  peuvent montrer une aisance financière. L’oeil averti saura reconnaître la qualité du drap (travaillé, foulonné, gratté, tondu, etc.) et repérer les pigments utilisés : le rouge garance n’est pas le rouge kermès, le vert de bouleau n’est pas le vert « pastel sur pied de gaude » (ou inversement), le bleu du pastel très clair d’un unique passage en fin de bain, n’est pas le bleu nuit d’une succession de bains saturés, etc. 
Qui a les moyens d’acheter non seulement du rouge de kermès mais aussi du bleu foncé, s’il souhaite exhiber ces moyens, panachera sa tenue de pièces bleu foncé et rouge kermès : « admirez ! je dispose de plusieurs « robes » et je me permets de panacher ». Ce serait un luxe encore plus ostentatoire que de se contenter d’un unique coupon.

De plus, au vu de l’exemple du Courtois de Rutebeuf, cette façon de tout tailler dans une même étoffe n’est pas réservée aux étoffes coûteuses (Courtois fait tailler un coupon bon marché). Puisqu’elle n’est pas réservée qu’aux riches, et si la véritable mode était au monochrome, cette façon de s’habiller devrait être représentée massivement.  Elle ne l’est pas. Bien au contraire, l’immense majorité des représentations montre des compositions panachées.

En conclusion, il n’y a aucune contradiction entre le fait de faire tailler tout un assortiment de pièces dans un même coupon et le fait de porter des vêtements de couleurs différentes : il suffit d’acheter plusieurs lots et de les panacher, ce qui préserve à la fois le confort et la coquetterie.
Il n’y a aucune raison de se contenter d’un unique coupon, si on a les moyens de s’en offrir plusieurs : une mode monochrome (sauf à utiliser des étoffes prestigieuses, des soieries brochées, ce qui ne concernera qu’une rare élite) n’a aucune raison d’être la solution ultime pour étaler des richesses raisonnables.
De même, rien n’indique, dans la représentation des souverains, des nobles, des commanditaires divers et variés qu’ils aient privilégié une mode monochrome en tant que marqueur de l’élégance et de l’aisance financière. Ni dans les représentations, ni dans les textes. « Le nec plus ultra de l’élégance chez les riches est de s’habiller d’une seule couleur » est une affirmation qui tient difficilement la route…

Notes

Notes
01 un terme qui fait savant et initié, emprunté aux libellés des livres de comptes, qui est parfois employé pour désigner un élément de vêtement
02 un terme qui fait savant et initié, que l’on trouve parfois dans les livres de compte pour désigner un ensemble de pièces de vêtements taillées dans le même tissu
03 pour elle ; mais qui n’en est pas une : lorsque l’on a parcouru « quelques » comptes des XIVe et XVe s., les commandes de vêtements par lot sont presque la norme
04 https://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_d%27Angleterre
05 les comptes en question sont cités de façon erronée sur le blog francophone en tant que « cloth rolls » au lieu de « close rolls » ;  oui, il est surprenant que la « bonne référence soit « close » et non « cloth » ; il est facile de confondre les deux, cloth signifiant étoffe ou vêtement, et rolls rouleaux, la tentation de lire rouleaux d’étoffe est grande. Mais c’est un contresens… Les archives/livres de comptes anglaises sont des Rolls : Close Rolls, Patent Rolls, Parliament Rolls…
06 au § 74-75. dans https://fr.wikisource.org/wiki/Rutebeuf_-_Oeuvres_compl%C3%A8tes,_1839/La_Lections_d%E2%80%99Ypocrisie_et_d%E2%80%99Umilitei#cite_ref-18
07 page 125-126 https://books.google.fr/books?id=1gRfAAAAcAAJ&pg=PA126
08 https://virga.org/robin/personna.html
09 http://mediaephile.fr/linteret-des-enluminures/
10 romans, factures, comptes…

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