Une seule longueur pour les gouverner toutes… (part. 1)

Commençons par un coup d’oeil sur le vaste XIIIème siècle

La quantité d’étoffe impliquée dans un vêtement pourrait être utilisée comme révélateur de la position sociale. Pas à elle seule, mais elle permet d’aider à situer la personne vêtue sur l’échelle sociale en vigueur.

Plus on est riche, plus on peut se permettre d’investir dans la quantité de tissu (en plus d’investir dans de la qualité, bien entendu) et en imposer à ses contemporains. Plus on est riche, c’est bien logique, mais également, plus on est âgé : la respectabilité est censée s’acquérir avec les ans.

C’est ainsi, entre autre, que le peintre nous aide à distinguer, lorsqu’il représente une même famille (une assemblée), les membres les plus influents de ceux qui le sont moins, les parents des enfants adultes, etc.

Dans la Bible de la Morgan Library (ou bible du Croisé ou bible illustrée de Maciejowski), MS M.638, au folio 17r qui commence le livre de Ruth, grâce au cartel de la bibliothèque, nous savons que nous regardons Naomi quittant ses belles-filles (fig. 1) pour rentrer dans le  pays de son enfance, et Ruth l’y accompagner1.

 

Morgan library, MS M.638, folio 17r, détail en bas à gauche
Fig. 1 – Naomi prenant congé de ses brus. Photo Morgan Library

 

Ruth (en robe claire, manteau bleu) n’est pas une fillette, elle est déjà veuve et Naomi (robe bleue, manteau rouge) est la mère de feu son mari.

Alors que l’héroïne est Ruth, comment la préséance de Naomi est-elle figurée ? Comment sa mise (sans parler du geste) indique-t-elle qu’elle est plus âgée, plus respectable ? 

Au premier coup d’oeil, les robes des trois femmes sont similaires, bouffantes à la taille avec des plis de même ampleur ; les cheveux sont couverts par le même foulard ; les épaules couvertes de manteaux semblables.
Mais…
– Mais… la coiffure de Naomi est complétée par une gorgère2 (une pièce de lin qui passe sous le menton et couvre la gorge – et qui camoufle le peau du cou relâchée, le double menton et autres joyeusetés de l’âge) ; ses brus n’en ont pas : Naomi est plus âgée.

– Mais… le manteau de Naomi est très long, et doublé d’écureuil ; celui de ses brus est plus court et s’ils sont doublés, on ne  reconnait pas le précieux vair : Naomi  est plus riche.

– Mais… la robe de Naomi cache ses pieds en généreux plis mousseux ; celle de ses brus s’arrête à la cheville, dévoilant les chaussures basses de Ruth et les bottines de l’autre bru de Naomi.

La différence est également visible sur la scène de l’arrivée de Naomi (fig. 2, à droite de l’arbre), qui est reconnue et accueillie par ses amies d’enfance qui sont aussi ses égales : elles cachent leur gorge (ou soutiennent leur menton), leur robe recouvre leurs pieds, leur manteau est bien long. Comme Naomi.

Morgan library, MS M.638, folio 17r, détail du bas
Fig. 2 – Naomi prenant congé de ses brus, et retournant chez elle accompagnée de Ruth. Photo Morgan Library

 

Nous pouvons constater que la mode contemporaine du peintre propose plusieurs longueurs de vêtements, en un même lieu, dans une même famille, dans une même situation (un voyage). Nous ne sommes pas ici face à « une longueur unique pour les gouverner toutes »…

Ce ne sera pas le seul exemple de ce manuscrit : au folio suivant(fig. 3), Ruth rencontre son futur mari pendant qu’elle glane aux champs (gantée, s’il vous plaît !).

 

Fig. 3 – Ruth glanant. Photo Morgan Libray

Ne commettons pas l’erreur de débutant  « Ah mais c’est un tablier, sa robe est bleu-gris » : le bleu-gris appartient à une femme, penchée sur les blés (et dont la robe ne bouillonne pas non plus sur ses pieds…) et Ruth porte une robe claire depuis le folio précédent.

Certes, avec un peu de mauvaise foi teintée de dogmatisme, on pourrait chercher la petite bête et dire  « Oh, mais Ruth est une étrangère, il faut bien qu’on puisse la reconnaître, cette robe courte est un indice d’orientalisme, de mode différente ».

Taratata ! A ce compte-là, tous les personnages sont des étrangers car les scènes se passent en Israël et alentours, et non en France…

Du reste, la scène de Naomi conseillant Ruth, au folio 18r, montre Ruth, qui n’est plus à travailler aux champs,  élégamment vêtue d’un manteau long doublé de vair et d’une robe bouffante à la taille, étalée sur ses pieds (fig. 4). La mauvaise foi pourrait souffler « Oui mais cela prouve qu’elle n’est plus une étrangère »… En fait, cela prouve surtout que sa garde robe s’est garnie et que le peintre avait envie de peindre du gris-bleu.

Profitons-en pour noter que les cheveux de Ruth ne sont pas couverts. Pourtant ce n’est ni une fillette ni une jeune fille encore vierge mais bien une veuve. Une jeune veuve sans enfant, certes, mais bien une veuve c’est à dire une femme (qui a été) mariée.

Fig. 4 – Naomi conseillant Ruth. Photo Morgan Library

Au vu des ces quelques peintures, la tentation est grande de déduire que selon les occupations courantes, selon la position sociale, bref selon le mode de vie (tout simplement) les tenues sont différentes et adaptées aux activités. Et que la longueur de la  robe peut varier sans que ne varient vraiment ni le blousage (omiprésent sur les exemples précités), ni le volume bouffant à la taille.

 

Un autre exemple de longueur variable qui est indépendante de la situation sociale des femmes représentées : voici Elkanah avec ses deux femmes, Hannah et Penninnah.

                

 

Fig. 6 – Folio 19v, en bas : la famille revient du temple. Photo Morgan Library
Fig. 5 – Folio 19r, en bas : la famille se rend au Temple. Photo Morgan Library

 

Hannah étant  stérile, alors que Penninnah a des enfants, la famille se rend au temple  pour sacrifier  et implorer qu’Hannah enfante (fig. 5). Le miracle arrivera et Hannah sera la mère du prophète Samuel (fig. 6).

 

 

 

 

 

 

 

Dans la scène figurant  l’aller (fig. 5), les deux femmes ont des robes bien longues couvrant leurs souliers. Les robes sont ceinturées et bouffantes, à la taille.
Dans la scène figurant le retour (fig. 6), les deux femmes ont des robes s’arrêtant aux chevilles et découvrant leurs souliers. Les robes sont toujours ceinturés et toujours bouffantes avec le même volume pour celles qui sont visibles.

Comme le peintre a changé de couleur (cela arrive souvent) il est difficile de dire qui est qui de Hannah ou Penninnah,  de la mère ou de la stérile mais la légende de la bibliothèque, basée sur les inscriptions portées en regard des quadrants est formelle : il s’agit bien de la même famille.

Il n’y a pas de signification spéciale à appliquer, leur position sociale n’a pas changé, il n’y a aucune particularité liée au trajet dans un sens ou dans l’autre. On ne va tout de même pas supposer que le sacrifice d’un animal a ruiné la famille ! Ne nous creusons pas  la cervelle trop longtemps : l’atelier du peintre a juste  voulu rompre la monotonie (et puis cela ne semble pas être tout à fait  la même main).

 

 

Lire  Une seule longueur pour les gouverner toutes… (part. 2)

 
 
 
 


 





Notes
  1. « Un habitant de Bethléem , Élimélek, part avec sa femme Noémi et ses deux fils s’installer au pays des Moabites. Là-bas, ses deux fils épousent des filles du pays (et cela contrairement à la loi de Moïse, qui interdisait d’épouser des femmes qui ne soient pas juives). Ses deux fils meurent tous deux sans laisser d’enfants. Devenue veuve et âgée, Noémi décide de rentrer en Israël. Ruth, l’une de ses belles filles, décide de la suivre. Les deux femmes rentrent donc dans le pays de Canaan où elles vivent pauvrement sur les terres d’un lointain parent, Booz. Ce dernier prend tout d’abord Ruth sous sa protection, lui permettant de glaner dans ses champs. Admiratif de ce qu’elle fait pour sa belle-mère et se rendant compte que Ruth est sa parente, Booz décide de l’épouser. Ils auront ensemble un enfant, Obed, qui sera le père de Jessé (lui-même étant le père du roi David) ». Source[]
  2. voir ce mot dans le CNRTL []

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