La chantepleure

Image 1  : France, Carpentras, Bibliothèque inguimbertine, Ms. 375 f. 002. Photo IRHT
 

Lorsqu’il ne s’agit pas d’une sorte de robinet très simple (img 2), la chantepleure (c’est un mot féminin) est une bouteille percée, qui amuse toujours ceux qui la découvrent car elle  fait appel à des lois de la physique et semble donc originale ; de fait, elle sert souvent de « produit d’appel » pour attirer les curieux lors de certaines « médiations ». Mais pour autant, est-elle exploitée à bon escient ?

Image 2 : Chantepleure
 
Image 2bis : Paris, BNF, « Il Filostrato, de Boccace , traduit par Louis de Beauvau, [ Le Roman de Troyle ] »,Français 25528, folio 1r . 1455-1456. Photo Gallica

Notre chantepleure est une bouteille à large panse, à long col et fermée à son sommet. Sa base, plate, est percé de petit trous. A défaut d’anse, le goulot présente un renflement permettant la préhension entre l’index et le majeur, paume de main vers le haut ; le sommet est percé d’un unique petit trou sur lequel le pouce vient naturellement s’appuyer lorsque l’on soulève l’objet (img 1, 2bis, 3, 4, 5).

Le principe de fonctionnement fait appel à la pression de l’air : la chantepleure est immergée verticalement aux trois quarts dans un récipient plein d’eau. Avant de la sortir de son bain, on bouche soigneusement et fermement le trou supérieur avec le pouce. Comme l’air est empêché de rentrer dans le récipient par en haut, et que l’eau bouche les pores inférieurs, l’eau ne peut s’écouler de la chantepleure. Pour libérer l’eau il suffit de laisser entrer de l’air en déplaçant le pouce.

Image 3 : Paris, BNF, « Les Triomphes de PÉTRARQUE », Fr 2022541 , f1r . 1520. Photo Gallica
Image 4 : Paris, BNF, « Les Triomphes de PÉTRARQUE », Fr 2022541 , f1r . 1520. Photo Gallica
Image 5 : Paris, BNF, « Les Triomphes de PÉTRARQUE », Fr 2022541 , f1r . 1520. Photo Gallica

Le modèle le plus connu et le plus « médiatisé » est en terre cuite, émaillée ou non, avec ou sans anse. Ses représentations tardives (XV°s.) illustrent exclusivement un usage pour l’arrosage de plantes (img. 6,7).

La chantepleure en terre cuite est actuellement remise au goût du jour, utilisée par les bobos citadins, elle est disponible fort cher dans des grandes surfaces de jardinage à côté des ollas [01]les ollas sont des vases en terre cuite poreuse, avec un couvercle amovible, enterrés au pied d’arbustes ou de plantation pour diffuser lentement de l’eau et limiter les arrosages redécouvertes également par les mêmes nostalgiques de techniques anciennes.

Image 6 : Paris, musée des Arts décoratifs. Marie de Clèves (1426-1487), seconde épouse de Charles d’Orléans en 1440, mère de Louis XII) et Charles d’Orléans. Vers 1460-1465. Photo RMN
Image 7 : Paris, BNF, « Livre des proprietés des choses de Bathélemy l’Anglais , traduit du latin par Jean Corbichon « , Français 22532, f42v. ème quart XV°s. Photo Gallica

La chantepleure en terre cuite a cohabité avec des arrosoirs plus conventionnels, tel celui retrouvé lors de fouilles dans les jardins du musée de Cluny à Paris (img. 8).

Image 8 : Paris, musée de Cluny. Arrosoir. Fin XV°s, début XV°s.

 

Peu d’exemplaires de chantepleure en terre cuite sont parvenus jusqu’à nous. En Angleterre, elles sont appelées « watering pots » ou « sprinklers ».
Les exemplaires médiévaux du MOL (img 9) ont des dimensions variables : 16, 32, 19 et 14 centimètres de hauteur ; le plus volumineux est le plus récent (fin XV°s., début XVI°s., id NN18300), les plus petits sont les plus anciens (« anglo-saxons », X°s.-XII°s., id 18472).

Image 9 : Londres, Museum of London. Quatre chantepleures médiévales (sur 61 « watering pots »). Photos MOL

On ne connait pas d’équivalents en France pour les plus anciennes chantepleures en terre cuite, les rares connues figurant au musée de Rouen et au musée saint Rémi de Reims étant évaluées XV°s.  (à découvrir sur le site de la Poterie des Grands Bois, qui en réalise des reproductions).

La chantepleure « bouteille » est-elle toujours en terre cuite ?

 

Dans le Dictionnaire du Moyen Français sur le site https://www.cnrtl.fr nous apprenons qu’en plus de sa fonction d’arrosoir à plantes, vers 1400, Evrard de Conty décrit le fonctionnement de la chantepleure « bouteille » [02]« EVR. CONTY, Eschez amour. mor. G.-T.R. » = « EVRART DE CONTY. Le Livre des eschez amoureux moralisés. Éd. critique par Françoise Guichard-Tesson [et] Bruno Roy.- Montréal : CERES, 1993 (Bibliothèque du moyen français ; 2) »   et qu’un peu plus tard, cette chantepleure est utilisée pour arroser et parfumer le sol des maisons [03] « GORDON, Prat., c.1450-1500 » = « GORDON (Bernard de).- La Practique de maistre Bernard de Gordon appellee Fleur de lys en medecine.- Lyon : s. n., 1495 ». .
Les autres mentions dans les Inventaires du mobilier de Charles V et les Inventaires des biens de Charlotte de Savoie font allusion à des miniatures d’orfèvrerie, non fonctionnelles.

Image 10 : Dictionnaire du Moyen Français sur le site https://www.cnrtl.fr

En France au XIV°s, on trouve mention de chanteplore dans l’item 397 d’un inventaire après décès [04]L’inventaire après décès de Raynard Balbet, bourgeois de Clermont (1359). In: Bibliothèque de l’école des chartes. 2002, tome 160, livraison 1. pp. 79-173.
DOI : https://doi.org/10.3406/bec.2002.451092
www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_2002_num_160_1_451092
ces trois chantepleures sont décrites comme petites (parvas) mais surtout, elles sont citées au milieu de récipients métalliques en cuivre (cubro), étain (stanno), fer (ferream) ou bronze (heremo) : vu leur position dans la liste, il s’agit probablement de petites chantepleures en métal.

[395] item et quandam alium’s  pelasim parvum de heremo ad lavandum manus modicum fractum ;

[396] item quemdam alium pelasim de heremo cum quadam garlenda de ferro cum duabus enceis ;

[397] item et très parvas chanteplores ad lavandum manus ad modum trumpe ;

[398] item et très chaufadours de cubro quorum duo sunt sine coopertura, et alter et cadratus cum coopertura ;

[399] item unam magnam patellam ferream ;

 

S’agit-il bien de notre bouteille à fond perforé ? Techniquement, rien n’empêche une bouteille métallique, du moment qu’elle est étanche et pourra emprisonner de l’air en même temps que de l’eau. Mais plus raisonnablement, il doit plutôt être question ici de petits robinets métalliques (ad modum trumpe : « en forme de trompe ») à adapter sur un récipient et qui sont eux aussi appelés chantepleures (img 1).

 

Quel(s) usage(s) pour la chantepleure « bouteille » ?

 

A propos d’hygiène corporelle, il existe une représentation célèbre, pouvant être associée au lavage des mains (en l’occurrence, celles de Ponce Pilate), à l’aide d’une chantepleure « bouteille » au lieu d’un aquamanile plus « classique » (img 12). Cette peinture murale se trouve au plafond du Panthéon royal de l’Eglise Saint Isidore de Leon en Espagne et date du XIIe siècle (img 11).   Pour une visite virtuelle en vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=zjdI3ALJehQ

Image 11: Espagne, Léon, église saint Isidore. Ponce Pilate. Photo de provenance inconnue.
Image 12 : Besançon – BM – ms. 0054 f. 011v. Photo IRHT

Prudence avec cet unique témoignage : nous sommes en Espagne au XII°s et non en France. Par ailleurs, il est impossible de déduire le matériau de l’ustensile figuré. Peut-être cette chantepleure est-elle une cousine des flacons anglo-saxons en terre cuite du MOL, peut-être est-elle une cousine de celles de Raynard Balbet qui figurent au milieu de l’inventaire de récipients en métal (si toutefois il s’agit de bouteilles en métal). La réalité est que nous l’ignorons…

Les seules choses dont nous sommes certains à propos des chantepleures, c’est qu’il en a existé de toutes tailles y compris des petites, qu’on en connait une utilisée en lave-mains au XII°s. en Espagne, qu’on en connait plusieurs en terre cuite utilisées comme arrosoirs au XV°s. (avec continuité d’usage jusque fort récemment).

Il est délicat et probablement faux de s’appuyer sur l’unique représentation espagnole pour généraliser à outrance, et accommoder les chantepleures en terre cuite à toutes les sauces, y compris les faire participer à des « médiatisations » de toilette au bain en France à toutes périodes en leur faisant endosser le rôle de pomme de douche, ou même de les impliquer dans le nettoyage de la vaisselle…

En terme d’hygiène corporelle, au mieux peut-on raisonnablement envisager d’utiliser de petites chantepleures comme lave-mains. Et uniquement comme lave-mains, associée à une bassine ou à un plat creux, comme en présente le serviteur de Ponce Pilate, là où l’on voit habituellement un aquamanile.

En terme d’hygiène, pour la fin du XV°s, nous pouvons également envisager des aspersoirs pour assainir les planchers (ce qui reste un rôle d’arrosoir).

Mais pas de chantepleures « bouteille » comme douchette portable au bain ou à la vaisselle ! Tant que l’on n’aura pas trouvé des textes ou du mobilier indiquant un usage de ce type, cet arrosoir (si le volume est suffisant) ou cet aquamanile (s’il est de dimension plus modeste), n’a rien à faire dans une « salle de bain » ni une étuve, ni une baignoire. Nous avons des scènes de toilette au bain détaillées dès le XIV°s. et aucune ne montre cet accessoire : il y a seau, brocs, peigne, éponge (et même vaisselle de table et nourriture) mais aucune chantepleure (ni aquamanile qu’elle serait censée remplacer)

Dans le doute et en l’absence de preuve, laissez la chantepleure en terre cuite au jardin, ou à l’arrosage du plancher, ou bien utilisez la comme aquamanile (et exclusivement aquamanile, avec son bassin), mais n’en détournez pas l’usage…

Notes

Notes
01 les ollas sont des vases en terre cuite poreuse, avec un couvercle amovible, enterrés au pied d’arbustes ou de plantation pour diffuser lentement de l’eau et limiter les arrosages
02 « EVR. CONTY, Eschez amour. mor. G.-T.R. » = « EVRART DE CONTY. Le Livre des eschez amoureux moralisés. Éd. critique par Françoise Guichard-Tesson [et] Bruno Roy.- Montréal : CERES, 1993 (Bibliothèque du moyen français ; 2) »
03 « GORDON, Prat., c.1450-1500 » = « GORDON (Bernard de).- La Practique de maistre Bernard de Gordon appellee Fleur de lys en medecine.- Lyon : s. n., 1495 ».
04 L’inventaire après décès de Raynard Balbet, bourgeois de Clermont (1359). In: Bibliothèque de l’école des chartes. 2002, tome 160, livraison 1. pp. 79-173.
DOI : https://doi.org/10.3406/bec.2002.451092
www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_2002_num_160_1_451092

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