Une seule longueur pour les gouverner toutes… (part. 2)

(ce billet fait suite à Une seule longueur pour les gouverner toutes… (part. 1) )

Changeons de siècle !

Les scènes du quotidien ne sont pas si courantes dans les peintures ; ces scènes sont précieuses pour nous mais les personnes auxquelles les manuscrits ou les tableaux sont destinés ne sont probablement pas très intéressées par la vie de leurs domestiques ou fournisseurs ;  elles préfèreront qu’on leur montre des scènes plus remarquables.

Le Décaméron

Le Décaméron de Boccace1 est un ouvrage profane permettant des représentations de scènes quotidiennes. Certains dessins ne sont pas libres du tout, ils doivent illustrer un propos parfois très précis, mais beaucoup sont neutres.

La version, estimée à circa 1435 (±10), que nous avons sélectionnée ici est conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal et la numérisation est disponible sur Gallica : toutes les photos de ce paragraphe appartiennent à BNF-Gallica2.

 

« il [Landolfo Ruffolo] parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de l’île de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l’eau salée les vases de sa cuisine »  (Jour 2, Nouvelle IV)

 

Fig. 1 – Arsenal, ms 5070 réserve, f51v.

Même si nous ne voyons pas vraiment des vases de cuisine dans le baquet, peu importe que la femme en rouge s’occupe de vaisselle ou de lessive : elle travaille à l’extérieur, et porte une tenue adaptée. Nous pouvons noter ici que l’ourlet de sa robe (pas si pauvre, puisque rouge bien vif)  est loin du sol.

La femme en bleu, qui patauge pour secourir le naufragé a relevé son vêtement d’extérieur, ce qui laisse apparaître sa robe plus légère3 qui lui dégage les chevilles à mi-mollet.

 

 

« La femme d’un médecin met dans un coffre son amant endormi et qu’elle croit mort. »  (Jour 4, Nouvelle X)

Fig. 3 – Arsenal, ms 5070 réserve, f

 

La femme du médecin porte une robe rouge avec des coudières touchant le sol.
Sa robe est vaguement retroussée à la taille, ce qui forme un tout petit bourrelet.

La servante, porte une robe d’intérieur rose sous une robe chaude bleue doublée ; elle a ramené seulement le bas de l’avant de sa robe dans sa ceinture.

L’arrière de la robe doublée touche à peine le sol et la robe est tendue à la taille, il n’y a pas de bourrelet de retroussage : manifestement, cette robe ne traîne pas au sol et ne recouvrira pas ses souliers (pas plus que ne le fait sa robe rose légère, qui les frôle à peine).

 

 

 

 

« Cimon devient sensé en devenant amoureux, et enlève en mer sa dame Éphigénie. Il est mis en prison à Rhodes. Lisimaque l’en tire, et tous les deux enlèvent Éphigénie et Cassandre au milieu de leurs noces.  »  (Jour 5, Nouvelle I)

 

Fig. 4 – Arsenal, ms 5070 réserve, f188r

Voici Ephigénie et Cassandre pendant la cérémonie de mariage (fig. 4).

On remarque que, comme pour quelques autres représentations de mariage, la mariée (ici, chacune d’elles) porte une bourse bien apparente4.

On devine également une ceinture en V (potentiellement de type demi-ceint) sur la femme à gauche en rouge : cette ceinture-là ne peut soutenir aucun retroussage de robe (même si les bras avaient éventuellement caché un bourrelet, ce qui ne semble pas être le cas). L’ourlet de la robe rouge frôle à peine le sol, il n’y a pas de gros plis recouvrant les souliers.

Sur la mariée de droite en rose, nous ne discernons avec certitude  ni ceinture ni bourrelet de retroussage et l’ourlet frôle ses souliers visibles, également sans gros plis recouvrant les souliers.

 

 

Fig. 5 – Arsenal, ms 5070 réserve, f285r

Dans ce manuscrit, le peintre représente d’autres aspects de la mode contemporaine sans que les vêtements ne soient décrits par le texte. Pour d’autres (voir plus bas fig. 9), il est plus ou moins contraint de respecter les particularités voulues par Boccace.

Par exemple la robe de Costanza (Jour 4, Nouvelle II) (fig. 6) traîne au sol en plis généreux et recouvre ses souliers.

Il y a également un autre type de tenue, comprenant une robe à longue traîne (fig. 5) associée à une coiffure sophistiquée requérant un cadre métallique pour supporter et dessiner les plis du voile : nous avons là un statut social encore différent (en fait, il s’agit d’une veuve : Jour 8, nouvelle IV).

 

Fig. 6 – Arsenal, ms 5070 réserve, f188r

 

 

 

Une hypothèse (qui en vaut une autre) est que l’on oublie peut-être de faire la différence entre  une robe destinée à  tenir chaud (sans toutefois être un manteau ou un garde-corps)  et une robe légère, d’intérieur, portée sous cette un vêtement plus chaud : par dessus, il pourrait s’agir d’une robe d’extérieur, en dessous, il pourrait s’agir d’une robe d’intérieur.

 

 

 

 

 

Fig. 7 – Arsenal, ms 5070 réserve, f333r

 

On voit fig. 7  une robe épaisse, doublée et très (trop) longue  par dessus une robe dont l’ourlet frôle à peine les souliers,  ainsi qu’une bourse (celle qui est visible sur quasiment toutes les scènes de mariage, justement lorsqu’il n’y a pas de sur-robe doublée).

 

Peut-être qu’on se marie en  robe légère ?  A moins que la fameuse bourse rappelle la dot ou la contienne ?   Il n’y a rien de précis dans le texte à propos d’une bourse (Jour 9, Nouvelle V).  Voir aussi fig. 12.

 

 

 

 

 

Fig. 8 – Arsenal, ms 5070 réserve, f339v

 

La robe bleue de Margarita, la femme qui se fait défigurer et à demi égorger par un loup (Jour 9, Nouvelle VII) frôle à peine ses chaussures, elle ne traîne pas au sol, et il n’y a ni a pas de bourrelet pour la retrousser.

Les autres robes de ce manuscrit sont longues, avec des plis généreux couvrant plus ou moins le sol. Elles coexistent avec celles que nous venons de mettre en valeur, et dans diverses situations.

 

 

 

 

 

 

« deux jouvencelles, âgées d’environ quinze ans chacune, blondes comme l’or, avec les cheveux tout crespelés et surmontés d’une légère guirlande de pervenches. Leurs yeux semblaient plutôt appartenir à des anges qu’à des créatures humaines, tant elles les avait fins et beaux ; et elles portaient sur leur chair des vêtements de lin très fins et blancs comme neige, très étroits au-dessus de la ceinture, et de la ceinture en bas flottants et longs jusqu’aux pieds, comme un pavillon. » (Jour 9, Nouvelle VI)

Pour cette illustration en revanche (fig. 9), la tenue est dictée par le texte. En réalité, il devrait s’agit de chemises légères, longues, portées seules, uniformément blanches. Ces sortes de tabliers veulent peut-être préserver la décence (bien que l’illustration de la transformation de Gemmata en jument (Jour 9, Nouvelle X) se joue bien de la décence…) en ne montrant pas des adolescentes participant à un concours de T.shirt mouillé (ce qui est la réalité de la scène voulue par Boccace).

 

Fig. 9 – Arsenal, ms 5070 réserve, f365r –

 

 

D’autres ouvrages, d’autres longueurs

Dans les Très riches heures du duc de Berry (musée Condé, ms 65)  nous voyons débauche d’étoffe et de luxe (excursion champêtre sur le mois d’Avril) mais aussi des paysannes occupées aux fenaisons (mois de Juin)(fig. 10). Ces paysannes ont légèrement retroussé leur robe à l’aide de leur ceinture et le vêtement leur arrive à mi-mollet. Avec un vêtement raclant le sol et recouvrant les pieds, ce retroussage ne serait pas si facile à maintenir (surtout en travaillant).
Le vêtement apparaissant dessous étant blanc, il doit s’agir pour les deux robes bleues des robes légères habituelles, frôlant les souliers (du type de celles portées ci-dessus sous les robes doublées).

Fig. 10 Musée Condé, Ms 65. f6 (détail)

 

Fig. 11 – Douai, BM, inc. RA 001, f. 222. Photo http://initiale.irht.cnrs.fr

Une robe qui frôle les souliers pour cette reine qui se marie (fig. 11). On notera que son époux porte une robe de même longueur, mais l’épousée gagne haut la main en longueur de manteau.

Les enluminures de la Bib. Sainte Geneviève (fig. 12 &13) montrent des robes sans bouillonné sur les souliers (notons au passage que les hommes ne sont pas en reste et n’ont rien à envier aux femmes en matière de longueur de robe) et surtout une bourse très visible sur les mariées.

 

Fig. 12 – Paris, Bibl. Mazarine, 1334, f. 149. Photo : http://initiale.irht.cnrs.fr/
Fig. 13 – Paris, Bibl. Sainte-Geneviève, ms 1130, f. 007v. Photo http://initiale.irht.cnrs.fr

 


 





Notes
  1. texte intégral disponible sur https://fr.wikisource.org[]
  2. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7100018t/f1.planchecontact[]
  3. étant coloré, ce vêtement a peu de chance d’être un sous-vêtement de type chemise mais bien une robe parfaitement décente quoi que pas assez chaude pour aller à l’extérieur[]
  4. autre exemple : BNF, Français 1023, fol. 60v[]

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